• Etty Hillesum, témoin d’espérance

    Etty HillesumEn 1981 furent publiés dans leur langue originale (le hollandais) de larges extraits du journal tenu entre mars 1942 et juin 1943 par une jeune juive d’Amsterdam, qui devait être déportée à Auchwitz et y disparaître. Bien que relatant des faits passés de près de quarante ans, cette publication eut un grand retentissement. Elle fut suivie de nombreuses traductions en différentes langue (dont le français en 1985). C’est ainsi que furent révélés le nom et l’itinéraire spirituel de Etty (Esther) Hillesum. Depuis cette date, sa renommée et son influence n’ont cessé de croître, tant le cheminement intérieur dont témoigne le journal (et les lettres) d’Etty est bouleversant et significatif pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Son oeuvre, de grande qualité sur le plan littéraire, est de plus en plus reconnue comme un témoignage majeur du XXe siècle, appelé à une grande influence pour les temps que nous vivons. Très proche de nous par sa sensibilité, ses aspirations, sa liberté, ses errances aussi, Etty a vécu un parcours spirituel, qui en moins de trois années l’a conduite à une maturité et une liberté intérieure étonnantes, et à un épanouissement remarquables dans l’amour de Dieu et le don de soi.

     Une vie dispersée.

     Au moment où elle commence son journal, Etty est une jeune femme de 27 ans. Elle habite Amsterdam, mais elle a passé son enfance à Deventer où résident encore ses parents. Son père, Louis Hillesum, y dirige un collège. C’est un érudit, dont l’humour aimable et résigné cache la difficulté à affronter vraiment la vie. Son épouse, Riva (Rebecca) Bernstein, est une juive immigrée de Russie en 1907, au tempérament fantasque et dominateur. La vie familiale ne semble pas avoir été très harmonieuse. Les relations d’Etty avec ses parents sont difficiles. Elle est l’ainée des trois enfants. Son premier frère Jaap a deux ans de moins qu’elle. Il s’orientera vers la médecine, mais il est de psychisme fragile et fera plusieurs séjours en instituts psychiatriques. Le second, Mischa, de huit années plus jeune qu’Etty, sera un pianiste surdoué, mais lui aussi psychologiquement fragile. C’est une famille juive assimilée, on garde une certaine référence au judaïsme, mais on ne mange pas kasher et on n’observe pas le shabbat. Etty ne connaît pas grand chose de la tradition d’Israël.

    A l’époque où elle commence son journal, Etty réside à Amsterdam où elle est venue faire des études de droit et de lettres. Elle est une jeune femme vive, intelligente, chaleureuse et spontanée, pleine d’humour, éprise d’absolu, mais qui a hérité du caractère excessif de sa mère. Sa vie est loin d’être en ordre. Elle souffre de certains malaises physiques (dont elle a bien l’intuition que l’origine n’est pas seulement corporelle), son tempérament passionné et sa soif d’absolu l’ont amenée à se jeter dans de nombreuses liaisons qui la laisseront « malheureuse et déchirée ». Après avoir logé dans divers logements d’étudiants, elle s’installe en 1937 dans une maison proche du Rijskmuseum. Son propriétaire, Han Wegerif, un veuf retraité, l’avait engagé pour tenir sa maisonnée, composée – outre lui-même – d’une servante et de deux étudiants, dont son plus jeune fils. Etty entrera assez vite dans une liaison avec Han, qui durera cinq ans. Elle tient la maison, étudie le russe, donne quelques cours particuliers…

     Une rencontre providentielle.

     En février 41, Etty fait une rencontre qui se révèlera décisive. Celle de Julius Spier, un juif berlinois émigré en Hollande. Il a 54 ans (Etty en a 27). Ancien directeur de banque, il s’est consacré à la psychologie, sous l’influence de Jung. Il a un charisme certain pour aider les personnes en désarroi à trouver équilibre et apaisement. Il lui donna quelques conseils et quelques exercices à pratiquer qui se révélèrent très bénéfiques. Elle le rencontrera régulièrement, entrera dans le cercle de ses intimes et deviendra sa secrétaire. Dans les premiers temps la relation d’Etty et de Julius Speir ne fut pas sans ambiguïtés. Etty avait encore un forte tendance à désirer érotiquement ce qu’elle admirait, Speir de son côté, homme profondément bon et intelligent (et devenu peu à peu croyant), avait du mal à maîtriser sa sensualité. Mais peu à peu leur relation évolua dans le sens d’une belle amitié, libre et respectueuse. A partir de cette rencontre Etty commença à se transformer profondément. Très soucieuse de vérité, elle voulut entreprendre avec courage de « travailler très fort sur elle-même » et mettre de l’ordre dans sa vie. Elle commença le 8 mars à rédiger son journal, qui lui fut un moyen très précieux d’avancée humaine et spirituelle. Ce journal concrétisa son exigence de lucidité, sa détermination à essayer d’y voir clair dans son « chaos intérieur », il lui permettra de préciser et d’approfondir les intuitions qui vont peu à peu orienter et unifier sa vie. Ce journal sera aussi un moyen privilégié d’exprimer et d’intensifier le dialogue qu’elle va peu à peu instaurer avec Dieu.

    Sans se rattacher à aucune confession particulière, et tout en restant très pudique sur sa vie intérieure, Spier avait lui-même connu un itinéraire spirituel remarquable. Agnostique, son contact avec Jung l’avait amené à s’intéresser au religieux., il avait redécouvert la Bible, les Evangiles, des auteurs chrétiens, il était entré dans une relation à Dieu et une certaine vie de prière. A son contact, Etty va elle aussi découvrir la Parole de Dieu, elle se mettra à lire la Bile, les Psaumes, l’Evangile (surtout celui de Matthieu), les lettres de Paul. Elle lira aussi Saint Augustin, Thomas a Kempis (auteur de l’Imitation). Il faut noter aussi l’influence de Tolstoï, de Dostoïevski, et tout particulièrement celle du poète Rainer Maria Rilke, qu’Etty cite très fréquemment. Elle qui était très loin de tout credo osera peu à peu prononcer le nom de Dieu. La « fille qui ne savait pas s’agenouiller » se retrouvera de plus en plus régulièrement dans cette humble posture, aussi bien dans sa salle de bain que dans le fouillis de sa chambre ! « Hier soir, juste avant de me coucher, je me suis retrouvée tout à coup agenouillée au milieu de cette grande pièce, entre les chaises métalliques, sur le léger tapis de sparterie. Comme cela, sans l’avoir voulu. Courbée vers le sol par une volonté plus forte que la mienne… »

    Recueillie, la tête entre les mains, elle trouvera souvent force et paix dans la prière, et entrera peu à peu dans un dialogue libre et spontané, mais très intime et profond avec Dieu. Un Dieu qui reste très mystérieux, mais dont elle perçoit la présence au plus profond d’elle-même : « Il y a en moi un puit très profond. Et dans ce puit il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent des pierres et des gravas obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour.» Elle identifie Dieu avec ce qu’il y a de plus profond en elle, dans une exigence d’écoute intérieure permanente : « Moi aussi, avant, j’étais de ceux qui se disent de temps à autres : au fond je suis croyante. Et maintenant je sens la nécessité de m’agenouiller soudain au pied de mon lit, même dans le froid d’une nuit d’hiver. Etre à l’écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure. Et ce n’est qu’un début. Je le sais. Mais les premiers balbutiements sont passés, le fondements sont jetés ».

     La vie est belle et riche de sens.

    En même temps qu’elle accède à ce « courage de prononcer le nom de Dieu », et à cette exigence d’écoute de son intériorité personnelle Etty sent de plus en plus naître en elle un amour inconditionnel de la vie, qu’elle découvre belle et pleine de sens. Alors que, paradoxalement, la vie extérieure des juifs de Hollande se fait de plus en plus pesante. Port de l’étoile jaune, confinement en ghetto, limitation des libertés, interdiction de se promener dans les jardins public, restrictions alimentaires, vexations et humiliations qui ne cessent de pleuvoir. C’est l’aspect le plus étonnant de l’itinéraire spirituel d’Etty : plus le monde autour d’elle s’obscurcit et devint lourd, plus sa liberté extérieure est étouffée, plus elle trouvera en elle-même un espace de paix, de liberté, un amour immense de la vie, de Dieu, de toute créature. Un texte en témoigne, parmi beaucoup d’autres : « Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air frais qu’on ne nous a pas encore rationné. Partout des pancartes interdisaient aux Juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie assez dure, nous dépouiller de certains biens matériels, nous enlever une certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps, par ce qu’on nous fait subir : c’est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie si belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte… Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de la guerre ».

     Nous avons le droit de souffrir, pas de succomber à la souffrance (Etty Hillesum).

     Cet amour de la vie qui se déploie en Etty n’est pas du romantisme naïf ou une fuite de la réalité. Tout le contraire. Il est accueil de la réalité telle qu’elle est, consentement à tout ce que la vie offre, sans exception : les joies comme les peines, le bonheur comme la souffrance, la douceur d’un moment d’amitié comme la perspective d’une séparation. En voyant la manière dont beaucoup de personnes réagissent aux difficultés du temps présent par la peur, l’angoisse, en cherchant à tout prix à sauver leur peau, (fût-ce parfois au prix de celle d’un autre), Etty réalise de manière très aiguë que le vrai problème de la vie humaine n’est pas tant la souffrance en elle-même que la peur qu’elle inspire, l’incapacité à l’accueillir et à l’assumer. L’inquiétude qu’inspire la souffrance fait plus de mal que la souffrance elle-même !

    « Les pires souffrances de l’homme, ce sont celles qu’il redoute ». Elle s’efforce donc (avec des hauts et des bas !) d’accepter comme bon tout ce que la vie concrète lui propose instant après instant. «De tes mains, mon Dieu, j’accepte tout, comme cela vient. C’est toujours bon, je le sais. J’ai appris qu’en supportant toutes les épreuves on peut les tourner en bien…Toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ».

     Vivre comme les lys des champs.

    Dans sa lecture des Evangile, et dans ses partages avec Julius Spier, Etty a été très frappée par l’enseignement de Jésus sur l’abandon à la Providence. Le désir de vivre « comme les lys des champs » devient un leitmotiv de sa vie intérieure. Les soucis quotidiens se font souvent bien lourd en cette époque troublée. Il est d’autant plus nécessaire de pratiquer l’Evangile. « Cet après-midi, durant le long trajet entre le bureau et la maison, comme les soucis voulaient m’assaillir de nouveau et ne semblaient pas devoir prendre fin, je me suis dit tout à coup : Toi qui prétends croire en Dieu, sois un peu logique, abandonne-toi à sa volonté et aie confiance. Tu n’as pas le droit de t’inquiéter du lendemain ». Elle comprend de manière très claire combien il faut éviter l’inquiétude pour l’avenir, qui nous ronge et nous empêche d’être disponible à la grâce et à la beauté contenue dans chaque instant de vie, combien il importe de « se garder de suspendre au jour présent comme autant de poids, les angoisses qu’inspire l’avenir ». Car « quand on projette d’avance son inquiétude sur toutes sortes de choses à venir, on empêche celles-ci de se développer organiquement. J’ai en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments.» Elle écrit en septembre 42 : «Encore une fois je note pour mon propre usage : Matthieu 6,34 “Ne vous inquiétez pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine”. Il faut les éliminer quotidiennement comme des puces, les mille petits soucis que nous inspirent les jours à venir et qui rongent nos meilleures forces créatrices. On prend mentalement toute une série de mesures pour les jours suivants et rien mais rien du tout, n’arrive comme prévu. A chaque jour suffit sa peine. Il faut faire ce que l’on a à faire, et pour le reste, se garder de se laisser contaminer par les mille petites angoisses qui sont autant de motions de défiance vis-à-vis de Dieu. Tout finira bien par s’arranger… Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition».

     Employée du Conseil Juif.

     En janvier 42, lors de la conférence des responsables du Reich à Wannsee, est décrétée la « solution finale », l’extermination des juifs d’Europe. Les rafles se multiplient, partout les sinistres convois ferroviaires emportent leur contingents de victimes vers les camps d’extermination. Le processus se met en place en Hollande à partir de début juillet 1942.

    Sous la pression de ses amis, Etty accepte une place d’employée au « Conseil juif » (instance soit-disant chargée de gérer les intérêts de la communauté juive, mais sans réel pouvoir face aux nazis), ce qui lui assure, au moins les premiers temps, une relative sécurité. Cette situation privilégiée lui répugne, elle ne l’accepte que parce qu’elle pense pouvoir s’en servir pour donner de la consolation et de l’encouragement à ses corrélégionnaires en désarroi. Travail de bureau fastidieux, dans un climat d’angoisse et de panique. Mais Etty y expérimente qu’elle reste capable de préserver sa liberté, sa paix, sa relation à Dieu, son amour de la vie. « Les menaces extérieures s’aggravent sans cesse et la terreur s’accroît de jour en jour. J’élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d’ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d’un couvent, et j’en ressors plus concentrée, plus forte, plus ramassée. »

    Elle s’extasie devant un jasmin qui fleurit devant sa fenêtre, devant un bouquet de roses qu’elle retrouve après une harassante journée de travail. « Mes roses rouges et jaunes se sont toutes ouvertes. Pendant que j’étais la-bas, en enfer, elles ont continué à fleurir tout doucement. Beaucoup me disent : comment peux-tu encore songer à des fleurs ?… elles sont toutes là. Elles ne sont pas moins réelles que toute la détresse dont je suis témoin en une journée. Il y a de la place dans ma vie pour beaucoup de choses. » Jusqu’à la fin, Etty restera capable d’accueillir la beauté de la nature comme une parole d’espoir et d’encouragement.

    Elle reste aussi capable de savourer l’amitié, de rendre grâce pour une rencontre, un moment passé avec un être aimé. Mais en même temps son amour, si dévorateur autrefois, tout en restant très intense, se fait plus libre et détaché, plus universel aussi, plus capable de s’étendre vers tout être humain sans exception, bon ou mauvais, digne ou indigne de cet amour. Elle comprend aussi que le souci pour les proches, s’il est légitime, ne doit jamais devenir un empêchement à ouvrir son cœur à tout prochain, quel qu’il soit. « Quant à moi, je sais qu’on doit se défaire même de l’inquiétude qu’on éprouve pur les êtres aimés. Je veux dire ceci : toute la force, tout l’amour, toute la confiance en Dieu que l’on possède (et qui croissent si étonnamment en moi ces derniers temps), on doit les tenir en réserve pour tous ceux que l’on croise sur son chemin et qui en ont besoin »

    Elle sent aussi qu’elle doit peu à peu se détacher de tout, que rien ne devra l’empêcher de suivre librement le destin qui sera le sien, de dire peut-être adieu aux lieux familiers pour partager le sort de son peuple. « Quand on a commencé à renoncer à ses exigences et à ses désirs, on peut aussi renoncer à tout. Je l’ai appris en l’espace de quelques jours. … Chaque jour je dis adieu. Le véritable adieu ne sera plus alors qu’une petite confirmation extérieure de ce qui se sera accompli en moi de jour en jour ».

    Elle accueille la perspective de la mort : « L’éventualité de la mort est intégrée à ma vie ; regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. A l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ».

     Westerbork.

     Les juifs hollandais arrêtés par les nazis finissaient tous par séjourner dans le camp de transit policier de Westerbork, situé sur la lande inculte de la Drenthe, au nord-est des Pays Bas. Ce camp verra passer de juillet 1942 à septembre 1944 environ cent mille juifs néerlandais (dont la carmélite Edith Stein). C’est de là que partait, chaque mardi un convoi d’au moins mille personnes vers une destination inconnue de l’Est… La plupart du temps, il s’agissait d’Auschwitz. Anne Franck et sa famille feront partie du dernier convoi.

    Le Conseil juif tenait dans le camp une antenne, sorte de « service social ». Etty demanda d’y être détachée, pensant qu’elle y serait plus utile qu’à Amsterdam. Elle y arriva au début d’aôut 42. Elle gardait encore la liberté de sortir du camp, elle retourna trois fois pour des séjours de longueur diverse à Amsterdam, jusqu’à ce que, l’étau nazi se resserrant sur tous les juifs sans exception, elle y soit enfermée définitivement en juillet 43.

    A Westerbork les conditions matérielles (mis à part le surpeuplement) n’étaient pas trop dramatiques. C’est surtout le climat d’incertitude sur l’avenir, l’angoissante question reposée chaque semaine de savoir qui ferait partie du prochain convoi, l’agitation pour échapper à la prochaine liste, qui créait une athmosphère de tension, d’insécurité délétère. Beaucoup de personnes importantes autrefois dans la société, artiste connus, grands juristes ou personnages riches et célèbres, se trouvent dans un complet désarroi, « On s’aperçoit aujourd’hui qu’il ne suffit pas, dans la vie, d’être un politicien habile ou un artiste de talent. Lorsqu’on touche au fond de la détresse, la vie exige bien d’autres qualités. Oui, c’est vrai, nous sommes jugés à l’aune de nos ultimes valeurs humaines. »

    Au cours de son deuxième retour à Amsterdam, en septembre 42, elle assiste à l’agonie de Julius Spier, tombé gravement malade. Elle accueille ce deuil immense pour elle avec un calme déconcertant. Elle est prête à cheminer seule désormais et elle rend grâce pour le don qu’a été cet ami. « C’est toi qui a libéré en moi ces forces dont je dispose. Tu m’as appris à prononcer sans honte le nom de Dieu. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, mais maintenant, toi le médiateur, tu t’es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu ; c’est bien ainsi je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre. »

     Le refus de la haine

     Face à la terrifiante et cruelle injustice qui s’abat sur les juifs de la part des nazis, Etty sera parfois tentée de réagir comme beaucoup de ses contemporains : par le désespoir, par la révolte, par la haine. Pour ce qui est du désespoir, nous avons vu comment elle en a été immunisée par sa confiance en Dieu. Très lucide, elle détecte aussi ce qu’il y a souvent de faux dans certaines attitudes de révolte qui surgissent chez tel ou tel de ses proches : « Bien des gens qui s’indignent aujourd’hui des injustices commises ne le font à vrai dire qu’autant qu’ils en sont les victimes ».

    Quand à la haine, Etty a été tentée bien sûr de détester les Allemands. Mais elle a très vite compris que la haine est un poison terrible pour le cœur de celui qui l’éprouve. La victime innocente d’une injustice, si elle nourrit de la haine pour son bourreau, entre à son tour dans la spirale du mal et en devient complice. Dans une émouvante et longue lettre où elle décrit la situation du camp de transit de Westerbork, se rendant compte en finale qu’elle en a fait une description qui en montre bien l’atroce réalité mais qui reste exempte d’amertume et de haine, elle dit : « Il s’agit d’un récit très subjectif. Je conçois qu’on puisse en faire un autre, plus habité par la haine, l’amertume et la révolte. Mais la révolte qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement n’a rien d’authentique et ne portera jamais de fruits…Et l’absence de haine n’implique pas nécessairement l’absence d’une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue ? Au camp, j’ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense , avec une naïveté puériel peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre. »

    Nous voyons ici la maturité à laquelle est arrivée Etty. Sa confrontation avec le mal, loin d’éveiller amertume et haine, est vécue comme une invitation à réagir par un surcroît d’amour, et à reconnaître que les racines du mal sont en chacun de nous. C’est là d’abord qu’il faut le combattre. « La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. L’unique leçon de cette guerre et nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs » Et ailleurs : « Je ne vois pas d’autre issue : que chacun fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui-même tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres » Elle s’efforce de reconnaître même derrière le bourreau un être humain, avec son propre vide intérieur, sa propre détresse, et d’appliquer le précepte évangélique de l’amour des ennemis ainsi que la parole de Paul aux Romains : « Soyez vainqueur du mal par le bien. » : « A chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes ». « Ce monde est impitoyable. Mais nous devons être d’autant plus miséricordieux au fond de nous ». Attitude exigeante, irréaliste et vaine diront certains. Mais comment faire autrement pour arrêter la spirale du mal ? Le ressentiment et la haine ne font que nourrir et propager le mal, seul l’amour inconditionnel de tout homme peut y mettre une borne.

     On voudrait être un baume versé sur tant de plaies.

     A Westerbork, Etty se sent requise pour une mission : être le « cœur pensant de la baraque ». Amour lucide et réfléchi, qui étend sa compassion sur tous ceux qu’elle y côtoie. Au sein de cette détresse sans nom, être une présence de paix et de réconfort. Par les aides matérielles qu’elle peut fournir, les courriers dont elle est l’intermédiaire, les paroles de réconfort : « ce n’est pas si grave ! », la seule présence quand les mots sont impuissants. Elle se dépense sans compter auprès des mamans, des enfants seuls, des personnes âgées, de tous ceux à qui elle peut procurer une peu de réconfort. Son attitude au camp est le signe indubitable de l’authenticité de son expérience spirituelle. Les convictions formulées à Amsterdam, la paix et la liberté intérieure qu’elle y a découvertes, ne s’évanouissent pas mais ne font que se renforcer. « Du moment qu’on a une vie intérieure, peu importe de quel côté des barrières d’un camp on se trouve. » « Les champs de l’âme et de l’esprit sont si vastes, si infinis, que ce petit tas d’inconfort et de souffrances physiques n’a plus guère d’importance ; je n’ai pas l’impression d’avoir été privée de ma liberté et, au fond, personne ne peut vraiment me faire de mal  . Sa vie de prière aussi s’approfondit. « Ma vie s’est muée en un dialogue ininterrompu avec Toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans ta terre, les yeux levés vers ton ciel, j’ai parfois le visage inondé de larmes – unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude,… et c’est ma prière »

     Aider Dieu

    On trouve cette expression inhabituelle « aider Dieu » plusieurs fois sous la plume d’Etty, en particulier dans les moments où elle est cruellement interpellée par toute la souffrance qui défile devant elle. « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque, et c’est aussi la seul chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres…Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. »

    Qu’y a-t-il derrière cette prière au style peu conventionnel ? Etty ne doute pas du secours de Dieu (elle en fait suffisamment l’expérience dans la paix et la force qui lui sont donnés). Mais dans ce temps particulier où Dieu semble s’être retiré, où il reste silencieux et comme impuissant devant le déferlement du mal, elle estime que ce n’est pas l’heure de lui réclamer des comptes, ni une intervention extérieure. Elle se sent renvoyée à sa propre responsabilité de maintenir vivante en elle-même, (et d’éveiller autant que possible dans le cœur des autres), les certitudes qui la font vivre, à « sauver » si l’on peut dire en elle même et dans les autres une demeure pour Dieu, un espace de paix, de bienveillance, d’humanité. La question à se poser n’est tant : qu’est-ce que Dieu va faire de nous ?, mais plutôt : qu’allons-nous faire de lui ? Laisserons nous s’éteindre la flamme de la bonté et de l’espérance sous les flots du mal, ou chercherons-nous à la maintenir vivante coûte que coûte ?

     Le dernier voyage

     La politique nazie se continue à se durcir. Etty résiste au conseil de certains de ses amis qui lui suggèrent de s’enfuir, de se cacher. Mais au nom de quoi ne pas partager le destin de tous ? Elle veut assumer pour son compte le sort de son peuple. N’avait-elle pas écrit encore en liberté : « Ce petit fragment du destin de masse que je suis en mesure de porter, je le fixe sur mon dos comme un balluchon avec des nœuds toujours plus forts et plus serrés, je fais corps avec lui et l’emporte par les rues ». Autre raison de son choix : ses parents (qu’elle avait à nouveau appris à aimer suite à son évolution intérieure) ainsi que son frère Misha étaient eux aussi internés à Westerbork depuis la grande rafle de juin 43.

    En juillet 43, les membre du Conseil juif restés à Westerbork sont dépossédés de leur statut particulier, Etty perd sa possibilité de quitter le camp pour devenir « résidente » (en principe cependant non déportable).

    Misha, à cause de ses talents reconnus de musicien, avait une chance d’échapper à la déportation, mais il ne voulut pas en bénéficier sans sa famille. Des démarches dans ce sens échouèrent et suscitèrent la colère des nazis, et il fut décidé le 6 septembre que toute la famille Hillesum serait déportée. Le commandant du camp inclut Etty dans cette mesure.

    Ainsi les quatre membres de la familles internés à Westerbork furent embarqués dans le convoi du 7 septembre, en partance pour Auschwitz. Louis et Rebecca Hillesum moururent vraisemblablement durant le transport ou furent gazé dès leur arrivée. Etty serait morte le 30 novembre 1943 (selon la Croix-rouge) et Misha en mars 44. Seul Jaap se trouvait encore à Amsterdam. (Il sera déporté en 45 à Bergen Belsen et mourra du typhus en avril). Toute la famille fut donc anéantie.

    Les Hillesum est montée dans le train très calmes et courageux. Ils chantaient. Misha et les parents se trouvaient dans le premier wagon, Etty dans le numéro 12. Etty portait avec elle son petit sac à dos, avec quelques effets personnels. Elle y avait enfoui son journal, une grammaire russe, des œuvres de Tolstoï, et la Bible. Elle prend le temps de griffonner deux cartes pour dire au-revoir à des amies, qu’elle jette sur la voie par une ouverture du wagon. Des paysans les ramasseront et les posteront. L’une d’elle est conservée. Elle commence par ces mots : « Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : Le Seigneur est ma chambre haute… »

    On ne sait rien des quelques semaines passées à Auschwitz. Mais nul doute qu’Etty n’ait eu la grâce d’être fidèle à la ligne de fond de sa vie : « Je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie. » (I157)

     

    « Il faut choisir : penser à soi-même sans se soucier des autres, ou prendre distance d’avec ses souhaits personnels et se livrer. Et pour moi, ce don de soi n’est pas une résignation, un abandon à la mort. Il s’agit de soutenir l’espérance, là où je le peux et où Dieu m’a placée. (PL267) »

     

    Article sur Etty Hillesum pour Feu et Lumière.

    Père Jacques PHILIPPE


     

    Les citations sont tirées des livres suivants :

     Etty Hillesum Un vie bouleversée (Journal et Lettre de Westerbor )Editions du Seuil, coll. Points.

    Paul Lebeau Etty Hillesum, un itinéraire spirituel Amsterdam 1941 – Auschwitz 1943 Editions Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes.

    Sylvie Germain Etty Hillesum Editions Pygmalion – Gerard Watelet, coll. Chemins d’éternité.

     

One Responseso far.

  1. […] Un autre portrait, par le père Jacques Philippe […]